Introduction. Traduire l'Afrique et au-delà

Beyond African Translation Studies

En 1995 paraissait l’ouvrage Translators through History, édité par Jean Delisle et Judith Woodsworth, qui mobilise les savoirs interdisciplinaires pour retracer les développements de la traduction et de la pensée traductologique. Cette importante production, qui passe en revue des glossaires, portraits de traducteurs, notices biographiques, répertoire de traducteurs, notions, anecdotes liées à des thèses, livres et textes, semble priver l’Afrique d’une voix traductologique que Cheikh Anta Diop élève pourtant dans Nations nègres et culture (1954) au détour de ses réflexions d’historien. Loin de répondre à une logique afrocentriste de la traductologie, l’intérêt que revêt un projet comme celui-ci se conforme au désir de mettre en lumière une possible approche différentielle de la pensée traductologique à partir de corpus africains. Les Cahiers de recherches interdisciplinaires sur la traduction, l’interprétation et la communication interculturelle (>Critic) contribuent à la reconstitution progressive et organisée d’une traduction en Afrique qui se positionne par rapport à d’autres idées traductologiques. Sans prétendre à l’exhaustivité d’une étude générale et à l’enclavement scientifique d’une pensée africaine de la traductologie, cette revue ouvre des horizons à la diffusion massive, au croisement des pensées diverses ainsi qu’à la lecture transversale d’une activité simplement humaine aux prolongements continentaux.

Sous la bannière de l’Association camerounaise de traductologie (ACTRA), cette revue s’invite au débat et à la recherche en traductologie en vue de structurer une discipline dont les développements en Afrique peinent à être totalement circonscrits du fait d’un vide historique qu’attestent les réservoirs d’archives de traduction et de traductologie africaines. D’ailleurs, le projet Translators through History a enregistré une lourde perte intellectuelle avec le décès de Charles Nama, alors Directeur de la plus ancienne école de traducteurs et d’interprètes au Cameroun, alors contact privilégié de la Fédération Internationale de Traducteurs (FIT) pour le pôle Afrique de ce projet.

Ce premier numéro de la revue >Critic cristallise l’attention sur l’analyse des traductions d et en langues africaines, leur déploiement dans l’espace africain, le dynamisme de la pensée traductologique en Afrique. Il s’ouvre donc par l’article de Tal Tamari qui explore une pratique traditionnelle de la traduction dans les milieux islamiques savants de l’Afrique occidentale. La chercheuse démontre que la traduction orale de l’arabe vers les langues africaines a structuré l’enseignement islamique traditionnel. Bien que les stratégies de traductions ne fussent pas entièrement maitrisées par ceux qui ont effectué les traductions, cette activité a permis au monde islamique de l’Afrique occidentale de se doter d’une traduction du Coran. Valentin Moulin soutient la même thèse que Tamari en parcourant la pratique de la traduction orale et écrite au Cameroun pendant le règne d’Ibrahim Njoya au Cameroun. Cette pratique a été marqué par l’utilisation d’un système d’écriture inventé par le sultan lui-même. En retraçant l’origine de l’actuel royaume bamun, l’article déroule l’ambition du roi bamoun quant à la matérialisation d’une langue à tradition orale. L’encodage linguistique en pictogrammes et idéogrammes constitue une technique de traduction où les équivalents sont sans équivoque.

Dans sa contribution, Moussa Diène propose une approche critique des textes littéraires traduits en wolof, langue véhiculaire au Sénégal. L’auteur prend pour exemple Une si longue lettre de Mariama Bâ pour démontrer que les traductrices pratiquent la domestication. En d’autres termes, les traductrices déforment le texte, initialement écrit en français, pour l’adapter à la culture wolof.   Pour rester dans la traduction littéraire au Sénégal, Alice Chaudemanche questionne le rôle de la traduction dans la préservation et de l’élaboration d’un texte littéraire en langue wolof. À partir de L’Africain de Le Clézio traduit en wolof par Daouda Ndiaye, la chercheuse soutient que la traduction de la littérature en langues africaines est à la fois un engagement en faveur de ces langues et une aventure linguistique et littéraire au service du langage.

Joel Kuate s’intéresse à la traduction de la littérature camerounaise avec pour corpus les versions française et espagnole de Temps de chien de Patrice Nganang. Il y examine les marques de l’ethnocentrisme tout en questionnant l’éthique en traduction littéraire. Si le texte traduit est un hypertexte d’un hypotexte, il ressort de cette réflexion qu’il est aussi une construction du traducteur qui opère un choix soit sourcier, soit cibliste. La question de l’hybridité textuelle ouvre une fenêtre sur l’étrangéité même de l’Étranger et la responsabilité du traducteur quant au « paysage » du produit final.

Oumarou Mal Mazou démontre le rôle de diffuseur et de conservateur du patrimoine linguistique et culturel du traducteur en se servant du cas précis du mbôkou, une poésie orale peule du Nord-Cameroun. Même si le rôle des traducteurs comme inventeurs d’alphabets, catalyseurs des nationalismes et diffuseurs des savoirs est attesté dans l’histoire, Mal Mazou apporte une valeur ajoutée en exploitant un corpus africain qui s’est développé malgré la précarité des outils conventionnels de préservation des archives, notamment les technologies audios et vidéos. La traduction, la retraduction et les rééditions participent de la traçabilité des poèmes peuls et en assure la pérennité.

Birame Sarr fait une relecture attentive de l’historien Cheikh Anta Diop sur la capacité de la traduction à transmettre et transférer des idées dans un espace africain dominé par la réflexion eurocentriste. Il repositionne la pensée de Cheikh Anta Diop en analysant l’activité de traduction de ce dernier. Les « traductions militantes », comme il les appelle, contribuent à trancher le débat sur la capacité ou non des langues africaines à traverser l’épreuve de la recherche des équivalences. L’article chute sur une sociologie de la traduction qui envisage cette activité comme un moyen de déconstruction de l’idéologie linguistique coloniale.

Carlos Djomo Tiokou aborde la question de l’expansion professionnelle du traducteur sur le continent africain. L’article se déploie sur un postulat mettant un exergue la capacité du traducteur sous les tropiques à exercer comme entrepreneur à part entière dans le monde globalisé. Sur la base d’une étude pilote et d’une revue des fondements entrepreneuriaux de la traduction, il explore dans quelle mesure le tradupreneur représente une opportunité pour l’Afrique, tant du point de vue des défis professionnels que des impératifs pédagogiques. Le questionnement de cette recherche débouche sur une note optimiste : la possibilité de mise en œuvre d’un entrepreneuriat africain en traduction et de l’intérêt traductologique au-delà du continent. La contribution d’Arielle Abogha s’articule autour de la traduction-localisation de l’identité en ligne, avec en toile de fond les défis liés à la traduction de concepts relatifs à un mouvement culturel importé. Sa recherche s’intéresse au Nappy Hair dans les communautés afro-descendantes et à la lutte pour une expression de la « blackitude » à travers la traduction par des « citizen translators ». L’auteure interroge la traduction dite non professionnelle, qui alimente néanmoins le digital et envahit des espaces d’importance considérables tels que Facebook et Amazon.

Enfin, la dernière contribution et pas des moindres, nous vient de Paul-Marie Moyenga, qui explore la traduction sous le prisme de développement communautaire. L’auteur déplore le fait que les documents traitant du développement sont inaccessibles à 80% de la population du Burkina Faso, un taux qui correspond à celui de l’analphabétisme dans le pays, parce qu’ils sont rédigés en français, langue héritée de la colonisation. La traduction devient un passage obligé et le traducteur, dans ce contexte, doit se positionner comme un passeur de cultures, tout en permettant aux populations d’accéder à l’information. Sinon, comment traduire le concept « décentralisation » pour les populations sans utiliser dans leur langue une image allégorique qui renvoie à ce concept ?

Histoire, littérature, média, linguistique, technologie de l’information, entreprenariat, développement, tous en lien avec la traduction sur le continent noir, sont autant des domaines traités dans les différents articles qui composent ce numéro. Il ne reste qu’à souhaiter que ce numéro inaugural de Critic puisse montrer à quel point la traductologie se développe en Afrique, non pas en marge, mais en même temps et, parfois, en parallèle avec les autres continents.

A propos de cette publication

 Mots-clés : traductologie, traductologie africaine, formation des traducteurs, tradupreneur, traduction littéraire, littérature orale, langues africaines 

Auteurs : Stéphanie Engola & Oumarou MAL MAZOU

Citation: Engola, S. & O. Mal Mazou (2020). Introduction. Traduire l’Afrique et au-delà. Critic, Vol.1, pp. 3-6.